Projection-Rencontre au Parloir du Lycée Henri IV, le vendredi 6 mars 2020.

Projection-Rencontre au Parloir du Lycée Henri IV, le vendredi 6 mars 2020.

                                                                                                          Philippe Saliceti

Dans les cadres de l’Enseignement Moral et Civique et des « Mémoires de la Seconde Guerre mondiale », Catherine Grapeloup, professeur d’Histoire au lycée Henri IV de Béziers, a invité le cinéaste documentariste Jérôme Prieur à présenter son film « Hélène Berr, une jeune fille dans Paris occupé ». La projection fut suivie d’échanges avec les élèves des classes de Terminale L1 et STMG4.

À l’origine du documentaire, il y a un manuscrit, le témoignage subtil et pénétrant d’une victime lucide de la politique anti-juive de Vichy. Il a fallu près de soixante- dix ans pour que s’accomplisse le destin du journal, écrit entre le 7 avril 1942, à 21 ans, et le mois de février 1944. Sur deux cent soixante-deux feuillets, la fille du vice-président des établissements Kuhlmann consigna son quotidien dans Paris occupé : ses bonheurs, ses craintes, ses aspirations et ses intuitions, son amour pour Jean Morawiecki ; lui, le dépositaire du manuscrit et qui l’avait remis en 1994.

À travers l’indifférence des parisiens au sort des juifs persécutés, le port de l’étoile jaune (29 mai 1942), les lois antisémites de Vichy, les rafles, les déportations, on sent la mort qui se répand et qui la happera. La menace est là, « comme dans un mauvais rêve », écrit-elle. Il y a une certaine horreur française dans l’abstention, dans le consentement à ce statut des juifs.

Après un an d’interruption, Hélène reprend son journal le 10 octobre 1943. Paris est sinistre et sombre. Elle se demande s’ils n’ont pas été « fous et aveugles de rester ». « Je reviendrai, Jean, tu sais, je reviendrai ». Le 8 mars 1944, Hélène et ses parents sont arrêtés et déportés le 27 mars. Elle mourra à Bergen-Belsen en avril 1945, peu de temps avant la libération du camp.

Cinéaste de talent, doté d’un solide sens du montage (Le Mur de l’Atlantique, monument de la collaboration / Les Jeux d’Hitler / Le Triomphe des images, il y a mille ans, sans oublier Corpus Christi, l’Origine du Christianisme et l’Apocalypse, coréalisés avec Gérard Mordillat), le réalisateur s’est lancé un défi majeur ; celui de revisiter le passé à travers les mots et la voix d’Hélène. C’est la voix délicate et juste de Céline Sallette, posée sur des images qui lui répondent et l’enrichissent ; images de films amateurs et prises de vues actuelles qui mettent en perspective notre conscience réveillée, confrontée à l’introspection bouleversante de la jeune fille. Les tonalités sont changeantes et multiples et on oscille entre les joies de la maison d’Aubergenville, les grands boulevards, le Paris des terrasses de cafés et cette pesanteur qui s’installe, étouffante, inexorable. Le mal au travail, à l’instar des gargouilles de Notre Dame, surplombant la cité tant aimée. Ce mal qui s’empare des âmes et annihile les cœurs. On glisse de l’enchantement des sourires aux images terrifiantes des décrets infâmes, des registres et des procédures officielles ; les archives, les traces d’une humanité sacrifiée.

Hélène pose un regard ébloui sur la beauté du monde en même temps qu’un regard horrifié, mais qui ne cède pas, devant le danger qui se rapproche. Elle parle d’un « resserrement de la beauté au cœur de la laideur ». C’est une lutte entre le soleil et les ténèbres et Patrick Modiano, dans sa préface, évoque « une voix, une présence que nous n’oublierons jamais ».